Les logiques systémiques de la LPPR

Visuel de la principale mobilisation pré-confinement contre la LPPR.

S’il y a un sujet qui agite le monde de la recherche davantage que le coronavirus ou la candidature présidentielle de Kanye West, c’est bien celui de la LPPR. La Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche, annoncée depuis le premier trimestre 2019 par le Premier Ministre, a commencé à faire véritablement parler d’elle au tournant de l’année 2020, quand les premières orientations ont été officieusement annoncées par le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, à la suite des rapports rendus par trois groupes de travail dont les seuls cadrages – « financement compétitif », « attractivité des emplois » et « recherche partenariale » – mettaient déjà l’eau à la bouche. Egalement alimentée par le rejet de la réforme des retraites, la mobilisation contre la LPPR a mené à des manifestations d’ampleur et à de très nombreuses motions de collectifs, sociétés savantes et laboratoires – principalement issus des sciences sociales et des humanités – dans un univers professionnel affamé par les restrictions budgétaires.

Alors qu’on pensait les ardeurs réformatrices calmées par une situation sanitaire un tant soit peu complexe, les éléments de l’avant-projet de loi furent divulgués le 7 juin pour une présentation officielle du texte le 12 juin et un vote le 19 juin lors d’une session exceptionnelle du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) au déroulement pour le moins ubuesque et peu conforme aux standards du dialogue social [1], pour une présentation le 8 juillet en Conseil des ministres. Ce pré-examen accéléré, à l’attention d’un secteur de la fonction publique largement déstabilisé par la covid-19 et dans l’attente des modalités concrètes de la rentrée universitaire, a sans surprise été mal reçu par les principaux concernés, même si le calendrier – à savoir pas de débat parlementaire avant septembre, où l’examen du projet de loi de finances 2021 sera alors prioritaire – rend incertain l’adoption du texte cette année. Face à cela, un important travail de décorticage a été mené par les syndicats et les collectifs de chercheurs, afin d’évaluer précisément les implications à long-terme de la réforme proposée. Nous nous proposons ici, à mi-chemin entre l’étude de texte et la perspective historique sur 40 ans de néolibéralisme, d’aborder quelques aspects systémiques de la LPPR rarement mis en lumière de manière explicite [2].

Des sous-sous, mais dans quelle popoche ?

Les groupes de travail sur la LPPR, ainsi que l’exposé des motifs de l’avant-projet de loi, reconnaissent l’important manque de financement de la recherche, qui plafonnait à 2,19% du PIB en 2017 quand la stratégie de Lisbonne impose un minimum de 3% (avec une répartition 2/3 privé et 1/3 public). Or, là où le monde de la recherche exige simplement plus de moyens, et notamment plus de moyens directement alloués à la création de postes d’enseignants-chercheurs (notoirement insuffisants dans certaines universités) et aux projets de recherche, la LPPR choisit avant tout de rendre plus « efficace » la gestion de la pénurie. L’augmentation des financements, si elle peut sembler séduisante sur le papier, correspond à peine à la moitié de ce qu’il faudrait pour atteindre le fameux 1% du PIB consacré à la recherche publique. En effet, il est prévu selon le premier article de la LPPR que le budget de la recherche passe d’environ 15 milliards d’euros en 2020 à 20 milliards en 2030, soit une hausse d’environ 500 millions par an pendant 10 ans, là où il faudrait plutôt 1 milliard par an en moyenne. Ainsi, si l’on prend en compte l’inflation et l’évolution du PIB, le budget de la Mission interministérielle Recherche et Enseignement supérieur (MIRES) devrait passer de 0,76% du PIB en 2019 à un peu plus de 0,8% en 2030 en euros constants … Par ailleurs, seuls 357 millions d’euros supplémentaires [3] seront véritablement engagés en 2021, seul exercice budgétaire sur lequel le gouvernement puisse véritablement s’engager, les sommes annoncées étant des crédits de paiement, c’est-à-dire des plafonds de dépense, et non des autorisations d’engagement, c’est-à-dire des dépenses dont l’engagement est certain – sachant par ailleurs que le programme P172 « recherches scientifiques et technologies pluridisciplinaires » (incluant le financement des organismes nationaux de recherche et celui de l’ANR) ne montera en puissance qu’à partir de 2022 et le programme P150 « formations supérieures et recherche universitaire » (comprenant les doctorats et les salaires des enseignants-chercheurs) qu’à partir de 2024.

Source : Blog de Sylvestre Huet, à partir du rapport de la Commission des Affaires culturelles du Sénat, communiqué par le sénateur et historien Pierre Ouzoulias

Pour le moment, peu de dépenses sont véritablement fléchées, à l’exception de celles de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui devrait voir dès 2021 son budget augmenté de 150 millions d’euros, pour atteindre à terme (en 2027) une augmentation d’un milliard d’euros, soit 150% d’augmentation par rapport à 2020, le but étant de faire passer le taux d’acceptation de projets soumis pour financement de 16% aujourd’hui à 30%, taux équivalent ce qui se pratique en Allemagne. L’importance accrue de l’ANR aura des conséquences structurelles que nous aborderons plus bas, mais on peut d’ores et déjà noter qu’une part conséquente des hausses de budget sera consacrée à un organisme de gestion de la rareté des ressources – ressources dont les chercheurs ont parfois besoin pour … faire leur travail, car peu de recherches peuvent se faire tout seul assis devant son bureau. On sait également que près de 90 millions d’euros devraient être dédiés dès l’année prochaine aux rémunérations, en particulier celles des jeunes chercheurs. On peut débattre pour savoir si l’argent doit aller en priorité aux salaires ou aux postes, mais la question est vite répondue car la ministre souhaite jouer « sur l’indemnitaire » et non sur l’indiciaire, c’est-à-dire que ces augmentations de salaires prendraient la forme de primes dont le versement dépend plus ou moins du bon vouloir de l’employeur. L’objectif est ainsi de permettre aux titulaires de bénéficier d’environ 2 SMIC pour leur début de carrière, ce que la ministre présente comme une forme de « 13e mois » dans une logique de « repyramidage des carrières (sic) », qui ne devrait néanmoins pas vraiment compenser l’inflation et donc représenter de hausse du salaire réel. En interview, Frédérique Vidal a en revanche promis aux titulaires nouvellement recrutés une dotation de départ de 10.000€ afin de pouvoir poursuivre leurs recherches immédiatement sans conditions, ainsi qu’une augmentation de 10% des financements de base des laboratoires, ce qui, sans être une panacée, est en soi une bonne nouvelle.

Une autre partie de ces nouveaux fonds devrait être consacrée aux financements incitatifs, c’est-à-dire au fait d’inciter les organismes privés à investir dans la recherche afin d’atteindre 2% du PIB en 2030, objectif par définition moins contrôlable que pour le public. La stimulation de l’investissement en R&D des entreprises passera notamment par l’augmentation de 50% des thèses CIFRE (pour les doctorants-salariés) d’ici à 2027, un doublement des chaires industrielles et des LabComs financés par l’ANR, ainsi que du financement incitatif distribué par les Instituts Carnot. Des financements ultérieurs sont également promis par le biais du programme Horizon Europe, sans que l’on sache exactement pour quel montant. Les hausses budgétaires devraient également être absorbées par les Chaires de professeur junior, dispositif dont nous reparlerons après, mais qui est lui dédié au rayonnement de la recherche française, pour un coût triple par rapport à celui d’un maître de conférences ou d’un chargé de recherche : 250.000€ de dotation de démarrage pour 3 ans, avec un objectif initial de 464 dotations pour un montant de 116 millions d’euros par an.

In fine, combien de postes permanents devraient être créés grâce à la LPPR ? Difficile de le dire a priori. Les effectifs sous plafond des opérateurs des trois programmes concernés par la LPPR (150, 172 et 193, « recherche spatiale ») devraient être relevés de 700 postes en 2021, jusqu’à 5200 postes en 2030, ce qui demeure bien loin de la revendication de l’intersyndicale de 6000 créations de postes par an pendant 10 ans (BIATSS compris [4]). Par ailleurs, avec l’autonomie des universités, ces dernières seront elles obligées de créer des postes, avec l’opportunité qui leur sera offerte de « détourner » ces dotations nouvelles pour éponger leur dette, financer des services manquants d’encadrement des études ou remplir les responsabilités et compétences élargies prévues par la loi LRU de 2007, notamment en termes de gestion et de création d’initiatives d’établissement ? Par ailleurs, s’il a bien été promis que les moyens supplémentaires dédiés à la démographie étudiante seront examinés à part dans les futurs projets de loi de finances, et que la LPPR ne sera donc pas chargée d’éponger les futures hausses des effectifs étudiants, il est symptomatique que le ministère d’anticiper la vague à venir avec des promesses d’embauches en CDI, qui apparaissent comme le tabou ultime d’une administration prise à la gorge par Bercy. Or, certaines promesses positives de la LPPR pourraient devenir à terme contre-productives sans mesures compensatoires. Ainsi, la ministre a annoncé dans Libération poursuivre l’objectif de mettre fin aux doctorats sans rémunération, avec une revalorisation de 30% de la rémunération des contrats doctoraux et une augmentation de leur nombre de 20% [5]. Or, si le but est bien d’augmenter le nombre de doctorants, le plafonnement artificiel des postes de titulaires ne fera que renforcer l’effet « goulot d’étranglement » d’ici à 2030, avec une compétition bien plus féroce pour des ressources à peine supérieures.

Tout est bon dans la compétition

Une des erreurs majeures de la LPPR réside sans doute dans son cadrage en termes « d’attractivité ». Selon le ministère, une recherche française « performante » doit être capable d’attirer à elle les « talents » de demain plutôt que de fournir des débouchés à tous ceux qu’elle a patiemment formés pour ensuite se priver de leur capital humain. L’idée est que le système se relèvera grâce à la mise en concurrence, alors qu’il survit malgré elle. C’est notamment le principe qui se cache derrière la création de tenure tracks à la française sous le terme de « Chaires de professeur junior » (CPJ), c’est-à-dire une embauche pour une durée de 3 à 6 ans devant « logiquement » (c’est-à-dire dans la plupart des cas) déboucher sur un recrutement permanent. Selon la ministre, les CPJ pourraient concerner trois sortes de profil : les doctorants attirés par le privé mais que le public aurait intérêt à rattraper par le col ; ceux qui reviennent d’une carrière à l’étranger à un âge intermédiaire (trop vieux pour être maîtres de conférences mais trop jeunes pour être professeurs des universités) ; les étrangers intéressés par la perspective d’une « carrière accélérée ». L’université ne demanderait pas l’attribution d’une CPJ en fonction de ses besoins d’enseignement mais « afin de répondre à un besoin spécifique lié à sa stratégie scientifique ou à son attractivité internationale ». Les titulaires de la chaire pourraient d’ailleurs encadrer des doctorants sans posséder d’habilitation à diriger des recherches et bénéficieraient d’une charge d’enseignement « raisonnable ».

Mais après tout, qui rechignerait à la création de nouveaux postes ? Sans doute le monde de la recherche, dans la mesure où ces postes ne feraient que remplacer une partie des postes d’enseignants-chercheurs qui auraient dû être renouvelés. Il est ainsi prévu que jusqu’à 25% des recrutements au niveau national puissent se faire sur des CPJ, en maintenant constant le flux de recrutements de MCF, et de compenser les départs à la retraite supplémentaires par ces postes d’un nouveau genre. Or, on comptait jusque-là environ 1100 départs à la retraite d’enseignants-chercheurs par an, chiffre qui devrait monter dans les prochaines années à 1800 par an. Sachant que l’on recrute environ 1000 enseignants-chercheurs par an (pour 15.000 doctorats délivrés), on pourrait désormais procéder à 1350 recrutements par an environ (si on va au-delà des 464 CPJ prévues initialement), ce qui ne sera toujours pas (et de loin) assez pour maintenir constant un nombre de postes déjà insuffisant, 800 MCF-PU nets s’en allant chaque année pour 350 professeurs junior recrutés [6]. Enfin, la ministre s’est engagée à ce qu’il y ait autant de promotions de MCF-CR au niveau PU-DR que de titularisation de CPJ à un niveau équivalent, ce qui aurait pour effet, à terme, de porter à 50% la proportion de CPJ titularisés dans le corps des professeurs-directeurs [7]. Il ne faut donc pas le considérer comme un dispositif d’appoint, mais comme une mesure centrale destinée à mettre la logique de « l’excellence » au coeur de l’ESR, avec tous les effets délétères qu’elle comporte.

Officiellement, la France poursuit son engagement dans la compétition internationale afin de grimper dans les différents classements internationaux comme celui de Shanghai, ce dont F. Vidal s’est récemment vantée. Or, la course à la bonne note a des effets notoirement néfastes sur ceux qui la pratiquent. Un effet bien connu, notamment au sein des universités américaines, est la propension des acteurs à se calquer sur les critères d’évaluation : le but n’est plus de faire de la bonne recherche, mais d’avoir la bonne fréquence de publication, de recevoir des prix, d’emporter des appels à projets, etc. La compétition finit par absorber toutes les ambitions d’un milieu qui ne se justifie plus que par elle. C’est notamment ce qui se profil avec les différents dispositifs discrétionnaires proposés par la LPPR, qui s’apprête à conditionner encore davantage l’obtention des ressources au respect des objectifs d’excellence nationaux, comme c’est le cas avec le renforcement de l’ANR, du Crédit Impôt Recherche, des Programmes d’Investissement d’Avenir ou de la Banque Publique d’Investissement. Ainsi, sous prétexte de mettre fin à « l’opposition » entre financement de base et financement sur projet, la ministre souhaite accorder à l’université de rattachement des chercheurs bénéficiant d’une ANR un préciput de 40%, c’est-à-dire que 40% du montant des dotations ANR seraient attribués en supplément aux universités, afin que celles-ci poussent leurs enseignants-chercheurs à être en permanence candidats à des financements sur projet. La logique est la même pour les CPJ évoqués ci-dessus : leur titularisation dans le corps de professeurs-directeurs est soumise à vérification par une commission de leur « valeur scientifique », le professeur junior s’engageant par ailleurs dans la durée de sa chaire dans des « objectifs à atteindre », l’indépendance scientifique n’étant garantie qu’à la titularisation. On peut donc raisonnablement penser que les professeurs juniors auront uniquement vocation à remplir les critères d’excellence de leur université par ailleurs constamment soumise à la pression du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), dont les compétences sont désormais étendues à toutes les missions des établissements.

Ce qui se profile au niveau des chercheurs pourrait bien se produire également au niveau des universités elles-mêmes. On assiste en effet à une différenciation progressive entre enseignants-chercheurs qui cherchent (chargés de recherche et CPJ) et enseignants-chercheurs qui enseignent (maîtres de conférence), les premiers pouvant pleinement se concentrer sur l’obtention des financements et des primes. Au niveau des établissements, ce phénomène pourrait se cristalliser grâce au nébuleux article 10, qui prévoit des dispositions qui « permettront de clarifier et d’unifier la place des unités de recherche dans l’ensemble des établissements publics d’enseignement supérieur et de recherche auxquels elles sont rattachées, [posant] les principes d’une déconcentration de la gestion au niveau de l’unité et consolid[ant] l’autorité fonctionnelle des dirigeants des établissements publics sur le responsable de l’unité ». Autrement dit, les Etablissements public à caractère scientifique et technologique (EPST) comme le CNRS se transformeraient progressivement en instruments de pilotage des postes et des moyens de la recherche, les unités de recherche mixtes (UMR) étant gérées au quotidien par les universités, notamment dans leurs objectifs ou leur organisation interne. Au maillage territorial assuré par les organismes nationaux devraient donc se substituer des regroupements d’établissements visant une taille critique suffisante pour grimper dans les classements internationaux. Les initiatives d’excellence (IDEX), dont font partie l’Université de Paris (regroupant Paris V et Paris VII) et Sorbonne Université (regroupant Paris IV et Paris VI), devraient ainsi récupérer la majeure partie des financements et des créations de poste, tandis que les autres universités prendront en charge ce qu’il reste de l’enseignement supérieur de masse, désormais à deux vitesses.

Privé, Précarité et Patronage

La politique de l’excellence a du bon pour les insiders [8] ou les happy few, mais laisse sur le carreau la plupart des candidats aux métiers de l’ESR. Deux choix s’offrent alors à eux : persévérer coûte que coûte, quitte à accepter des conditions professionnelles peu gratifiantes, ou abandonner tout espoir pour trouver un emploi ailleurs. Cela tombe bien, car un système compétitif a besoin des deux. D’un côté, la précarité est une composante essentielle dans le modèle actuel de l’ESR, qu’il s’agisse de postes d’assistants de recherche financés avec des bouts de ficelle destinés à fournir des compléments de revenu aux chercheurs chômeurs en fin de droit, ou de vacataires de l’enseignement supérieur qui peuvent attendre un an avant d’être payés pour le travail réalisé. C’est dans cette optique que sont créés avec la LPPR les « CDI de mission scientifique », version intello des « CDI de chantier » dont la « durée indéterminée » n’a jamais aussi bien porté son nom, puisqu’il s’agit de contrats de travail auxquels l’employeur peut mettre fin quand il le veut, dans ce cas pour trois motifs : l’accomplissement de la mission initialement prévue, des résultats jugés « insuffisants » ou si l’établissement estime ne plus disposer des financements nécessaires. Qu’importe si la règle générale en matière de droit du travail impose la titularisation des CDD au bout de six années, le principe est ici de remplacer les CDD de courte durée en permettant aux universités et laboratoires de transvaser des salariés de fond de tiroir en fond de tiroir, ces derniers se voyant ainsi privés de toute vision à moyen terme de leurs perspectives personnelles et professionnelles.

Les rédacteurs du projet de loi avaient néanmoins en tête les problèmes croissants de surchauffe du marché du travail académique, et ont pour cela élargi les voies de sortie afin d’exfiltrer en douceur les candidats les moins adaptés à la compétition permanente. On peut lire en filigrane que le secteur privé sera encore davantage chargé d’absorber l’offre de travail à laquelle le public ne saurait répondre. Dans certaines disciplines (notamment dans l’industrie), le privé constitue certes un débouché naturel pour les jeunes docteurs, qui se voient offrir le choix entre recherche fondamentale dans le public et recherche appliquée dans le privé (pour grossir le trait). Néanmoins, il paraît important d’offrir des portes de sortie pour ceux qui ne réussiraient pas à faire carrière dans le public, et d’éviter que les diplômés ne se fassent trop longtemps des illusions sur leurs perspectives de carrière. Cette logique se concrétise dès la fin du master, avec la création inattendue d’un contrat doctoral de droit privé d’une durée maximale de 5 ans, où l’employeur sera responsable de la formation à la recherche, sans supervision d’un laboratoire de rattachement pour le doctorant toujours inscrit à l’université (quoi de mieux que de laisser les doctorants à l’écart du secteur public pour ne pas susciter de vocations ?).

Mais la mauvaise surprise de ce texte reste assurément la manière dont il formalise le contrat postdoctoral aux contours juridiques jusque-là imprécis. D’une durée maximale de trois ans renouvelable une fois, l’entrée en post-doctorat devrait désormais se faire au plus tard trois ans après l’obtention du doctorat, obligeant les jeunes docteurs à partir à l’étranger tout en cherchant un emploi permanent en France, ou à rester en France avec d’autres contrats encore plus précaires ou éloignés de leurs ambitions. Si l’on y ajoute deux années d’ATER, un docteur serait donc contraint d’abandonner sa recherche d’un poste titulaire dans les cinq années suivant sa soutenance, faute de ressources matérielles (sauf à s’engager dans la grande précarité) – ce qui constitue un plafond qui ne concernerait que les plus chanceux parmi les déçus des concours. Un équivalent de droit privé est d’ailleurs prévu avec le « contrat à objet défini de recherche » d’une durée maximale de quatre ans, pensé dans le cadre des établissements publics à caractère industriel et commercial (EPIC) et des fondations d’utilité publique afin de préparer la transition du docteur vers le privé tout en contournant les limitations actuelles du droit du travail.

Ces innovations juridiques viennent entériner des ambitions de « mobilité public-privé » grâce auxquelles les détenteurs d’un doctorat devraient plus facilement se reconvertir dans le monde de l’entreprise. Elles s’illustrent également par la possibilité pour les chercheurs de « s’associer » avec des entités privées et de consacrer jusqu’à 50% de leur temps à des missions d’expertise scientifiques non directement reliées à leurs recherches, sans limite de prise de participation au capital, ce qui constitue une forme d’intéressement à l’activité privée compensant les faibles rémunérations du public. En dépit de ses ambitions d’excellence, la LPPR consacre la recherche publique comme l’option la moins attractive pour les jeunes diplômés, à la fois plus précaire, moins rémunératrice et plus contraignante. Les chercheurs pourraient en effet connaître une pression de leur hiérarchie plus grande que dans le privé – un comble quand on sait que l’indépendance de la recherche française est une composante importante de son attractivité – avec la fusion de toutes les primes dans des dispositifs d’intéressement définis de manière règlementaire, c’est-à-dire potentiellement par le chef d’établissement, tandis que le mode de recrutement plus « souple » des CPJ devrait compromettre l’autonomie des recrutés par rapport aux recrutés sur concours (MCF, agrégés et CNRS), le tout en y ajoutant l’impératif renforcé de conformation aux objectifs des politiques d’excellence.

Une autre LPPR est-elle possible ?

Il serait trompeur de suggérer que la LPPR introduit des logiques radicalement nouvelles dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans la mesure où elle ne fait la plupart du temps qu’aggraver les tendances de long-terme en matière de précarité, de mise en concurrence ou de raréfaction des ressources. Il ne s’agit donc pas de faire comme si une loi de programmation de la recherche n’était pas indispensable pour redresser la barre. Le problème est que toutes les tentatives d’amendement du projet de loi ne suffiront pas à remettre en question ses fondamentaux, à savoir des logiques comptables, managériales et entrepreneuriales. Cette loi n’est pas conçue pour résoudre les problèmes de l’ESR, mais pour donner aux directeurs d’établissements les moyens de s’engager encore plus sûrement dans une compétition nationale et internationale qui ne bénéficie ni aux chercheurs, ni aux étudiants, ni à la société en général. Seul le retrait du texte est envisageable parce que l’entièreté du projet méconnait les conditions concrètes de l’exercice de l’enseignement supérieur et de la recherche, et que la ministre (qui semble bien partie pour rester jusqu’à la fin du quinquennat) s’est pliée aux obsessions budgétaires de ceux qui refusent de voir que le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche a besoin de plus, de beaucoup plus d’investissement public pour remplir ses ambitions vis-à-vis des générations futures.

Emilien Houard-Vial


[1] Il est notamment reproché le peu de temps de préparation ainsi que la durée de la séance (21h), qui a forcé de nombreux représentants à partir prématurément, le tout en votant in fine le texte en bloc alors même qu’un tiers des articles avait été rejeté.

[2] Cette analyse de l’avant-projet de loi repose bien sûr sur le texte en lui-même mais également, puisque cette réforme ne peut se comprendre que par rapport aux tendances de long-terme dans l’enseignement supérieur et la recherche, sur les analyses de Julien Gossa (enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg), de Sylvestre Huet (journaliste scientifique) et du collectif Université Ouverte. Et comme les informations sont souvent transmises au compte-gouttes, il faut y ajouter l’interview de Frédérique Vidal dans Libération (accès abonnés), ainsi que les différents articles en accès libre de l’agence News Tank (dont celui-ci).

[3] Initialement, seulement 104 millions d’euros avaient été promis, en raison d’une forte baisse des financements du programme spatial qui ne semble aujourd’hui plus à l’ordre du jour. Il est également à noter que les calculs de parts de PIB ne tiennent pour le moment pas compte des effets économiques négatifs de la récente crise sanitaire.

[4] Les BIATSS sont les personnels de la fonction publique en soutien à l’enseignement supérieur et à la recherche, à savoir les bibliothécaires, ingénieurs de recherche, administratifs, techniciens et les agents du social et de la santé. Souvent oubliés voire invisibilisés, ces personnels sont vitaux pour les chercheurs et les enseignants, qui peuvent grâce à eux se concentrer autant que possible sur leurs tâches de recherche et d’enseignement, ce qui est quand même ce qu’on leur demande (donc merci à elles/eux !).

[5] Notons qu’en dehors des financements doctoraux supplémentaires rendus nécessaires par l’épidémie de covid-19, aucune extension des contrats doctoraux n’est envisagée, alors qu’il s’agit d’une demande récurrente pour les disciplines de sciences sociales entre autres (notamment l’histoire, la sociologie ou la science politique), pour lesquelles un doctorat ne se termine au bout de 3 ans que contraint et forcé par le manque de moyens de subsistance, en raison de la configuration particulière de ces disciplines.

[6] Par ailleurs, et même si elle aura sans doute des conséquences limitées vu le nombre de personnes concernées, la mesure prévoyant le report jusqu’à 5 ans du départ à la retraite des coordinateurs de projets ANR serait susceptible d’embouteiller encore davantage le flux des recrutements en bloquant l’accès aux postes les plus hauts placés.

[7] Ce chiffre serait d’ailleurs cohérent avec la durée du poste, puisque si l’on considère que les professeurs juniors resteront à leur poste trois fois moins longtemps que les maîtres de conférences (moyennant un taux de titularisation élevé, par exemple à 80%), alors le nombre de CPJ passant à l’échelon des professeurs pourrait être équivalent à celui des MCF et CR promus bien qu’ils soient sur le papier trois fois moins nombreux.

[8] On ne peut exclure l’idée d’un renforcement de l’asymétrie d’informations et de ressources symboliques, entre ceux qui disposeront de l’appui de proches dans le milieu susceptibles de leur fournir les codes dont l’adoption précède le recrutement et les guider au mieux dans le labyrinthe que constitue le marché académique. Notons innocemment que, grâce à la LPPR, les contentieux en matière de recrutement académique se feront désormais par voie d’exception.

Publié par ehouardvial

Doctorant Sciences Po.

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